Interview de l'auteur
Publiée le Mercredi, 06 Juin 2018
L'édition 2018 du salon Livre Paris fut marquée par le venue de plusieurs mangaka. L'une d'entre-eux était particulièrement attendue : Kamome Shirahama. Autrice de L'Atelier des Sorciers, dont le simple premier tome a émerveillé de nombreux lecteurs, la mangaka a même droit à une exposition temporaire à la librairie parisienne Bulles en tête. Outre plusieurs séances de dédicace, Kamome Shirahama fut à l'honneur au cours d'une conférence publique durant laquelle elle a pu revenir sur son œuvre et son travail. Le tout fut animé par Flavien Appavou de Manga.tv, qui a préparé de nombreuses questions pour l'occasion.
Sur fond de plusieurs planches du manga, l'histoire de L'Atelier des Sorciers fut brièvement évoquée. C'est sur un dessin fait en direct de Coco, l'héroïne du récit, que s'est déroulée la conférence.
Qu'est-ce qui vous a inspiré le monde de L'Atelier des Sorciers ?
Kamome Shirahama : Un jour, je discutais avec mes amies illustratrices. On parlait de dessin d'une manière générale. On s'est dit que l'illustration, c'est un peu comme une magie. On part d'une feuille blanche qui ne représente rien, puis tout un monde apparaît. C'est ça qui m'a donné l'envie de raconter une histoire sur la magie.
Comment avez-vous travaillé les concepts de magie ? Vous êtes-vous documentée ? Dans votre manga, la magie est expliquée, ses côtés positifs comme négatifs...
Kamome Shirahama : C'est vrai que j'ai fait pas mal de recherches dans la création du manga. Mais curieusement, elles n'étaient pas sur la magie. Je me suis beaucoup documentée sur les designs des produits artisanaux, car j'ai un grand respect pour le travail des artisans. J'ai fait des recherches sur les programmes informatiques, aussi. C'est plus la notion de création qui m'a demandé de la documentation.
On remarque aussi que les villes et villages sont superbement représentés. Cela vous a-t-il demandé beaucoup de recherche ?
Kamome Shirahama : J'aime beaucoup voyager, et je vais souvent à l'étranger. Tout ce que je vois dans ces pays et leurs cultures m'inspire. Dans chacune de mes destinations, j'observe les paysages et leurs composantes. Par exemple la pierre, la terre... C'est ces inspirations que j'utilise dans L'Atelier des Sorciers.
On peut voir que vous dessinez vite (rapport au dessin effectué par Mme Shirahama en parallèle, ndt), est-ce que vos études en art décoratif vous ont apporté ces compétences de dessin ? Comment cela vous a influencée dans votre travail ?
Kamome Shirahama : A l'université, j'ai étudié le design de produits industriels. J'aime beaucoup l'idée de mélanger l'art et l'industrie. J'ai particulièrement aimé la création de motifs dans les arts décoratifs. C'est ce type de motifs que j'ai mélangé et repris dans mon manga.
Est-ce pour cela et par amour de l'artisanat que vous mettez un point d'honneur à représenter tous les objets du quotidien ?
Kamome Shirahama : Pour moi, les artisans qui parviennent à créer ces magnifiques objets sont des magiciens.
Pour vous, tous les artistes sont des magiciens ? C'est ce que nous disait hier une autre mangaka, Taro Samoyed... (L'autrice d'Artiste, dont la conférence s'est déroulée la veille, ndt)
Kamome Shirahama : Oui, pour moi tous les créateurs sont des magiciens. On peut dire que les chefs cuisiniers en sont, de même pour les danseurs, les musiciens... les artistes de toutes les disciplines confondues, car ils arrivent à s'exprimer à travers différentes techniques.
Est-ce que vous vous considérez comme une magicienne ?
Kamome Shirahama : Maintenant, vous le savez... ! (rires)
Pouvez-vous nous parler du concept de « sorciers » utilisé dans votre série ? Il diffère de ce qu'on peut voir ailleurs...
Kamome Shirahama : Très souvent, les histoires de magiciens et de sorciers montrent des personnages nés dans des familles de sorciers, ou qui ont des pouvoirs dès la naissance. Dans L'Atelier des Sorciers, ce n'est pas tout à fait ça. Tout le monde peut devenir sorcier s'il travaille !
Oui, la magie est omniprésente, et chacun peut devenir un sorcier. On voit même les aspects négatifs de la magie. Est-ce important de montrer que cette magie n'est pas entourée que de positif ?
Kamome Shirahama : Ce n'est pas juste la magie qui a ses bons et mauvais côtés, mais toutes les choses de la vie. Par exemple, les pouvoirs. Quand on en a, il faut faire attention à leur utilisation tout comme on doit être vigilant quand on conduit une voiture.
Qu'est-ce que cet aspect Ying et Yang implique dans votre récit ?
Kamome Shirahama : L'une des idées de mon manga est de trouver la bonne utilisation des pouvoirs qu'on possède. Il n'y a pas une seule réponse, une seule méthode. Chacun doit trouver la réponse à travers ses expériences, et je pense que c'est l'éducation qui nous apprend à utiliser correctement les pouvoirs acquis. C'est un thème que je développe surtout après le premier tome.
Je vais rebondir un peu là-dessus : Pensez-vous que la magie puisse être utilisée par n'importe qui dans votre œuvre ?
Kamome Shirahama : Dans L'Atelier des Sorciers, tout le monde peut utiliser les outils magiques, mais seuls les sorciers peuvent les fabriquer. C'est un peu comme le téléphone portable : on en utilise tous, mais on ne les fabrique pas.
En parallèle, Kamome Shirahama commente son dessin. Après avoir posé les esquisses de son illustrations, elle entame les détails. Pour cette étape, elle utilise sa plume habituelle qu'elle juge plus confortable. Mais pour cette réalisation, Mme Shirahama essaie de varier les outils pour en montrer un maximum à son public. Elle souligne néanmoins qu'il est rare qu'elle applique cette méthode de travail et qu'elle sorte ses outils de dessin de chez elle. Les outils apportés constituent l'essentiel de son matériel de travail.
La réalisation d'une planche vous prend-elle beaucoup de temps ?
Kamome Shirahama : C'est toujours difficile de dire combien de temps je passe sur une planche. Je dessine un chapitre par mois, je peux dire que je fais entre 3 et 4 pages par jour pour la conception des personnages, puis je reviens sur d'autres planches pour la réalisation des décors. Là, tout va dépendre de ces décors. Mais par rapport à d'autres mangaka, je dessine vite.
Toutes vos pages ressemblent à des peintures. Quelle démarche avez-vous pour la réalisation d'une page ?
Kamome Shirahama : Je commence en dessinant les grandes lignes de la planche, avec un très assez épais. Je pars du principe que dans mon manga, il y a une histoire à raconter. Vous avez parlé de peinture, j'essaie de rendre cet aspect sur chaque planche, même si elles sont divisées en plusieurs cases. Si je travaille autant sur les cadres et les bordures des cases, c'est que je les considère comme des peintures.
J'aime penser que les mangas sont de vraies œuvres d'art. Quand je regarde la bande-dessinée européenne ou les comics américains, c'est ce à quoi je pense.
Vous avez aussi illustré des couvertures de comics. Comment utilisez-vous les compétences acquises sur ces travaux dans votre manga ? Comment avez-vous intégré le comics à L'Atelier des Sorciers ?
Kamome Shirahama : La particularité des comics américains, c'est qu'on dessine toujours les mêmes personnages, des personnages historiques, et ce sont les auteurs et illustrateurs qui changent. On est obligé de s'adapter, mais on remarque les caractéristiques de chaque personnage. Ça m'oblige à développer mon propre style à partir de figures existantes. J'apprends énormément sur les couvertures de comics, sans oublier le travail de la couleur qui est très important.
J'utilise ses acquis dans mon manga, par exemple dans le découpage avec les différentes formes de cases. Dans le comics, il y a des formes de cases qu'on ne retrouve pas dans le manga. Le découpage de comics est très libre, et c'est ce que j'essaie de faire dans mon manga.
Comment se passe une journée dans la peau de Shirahama-sensei ?
Kamome Shirahama : En réalité, je mène une vie extrêmement libre. Je me lève vers midi, alors que tout le monde est déjà au travail. Je mange, puis je me met à dessiner. Dès que j'ai envie de dormir, je fais une sieste avant de me remettre au dessin. Vers minuit, en pleine nuit, je commence à être réveillée et je démarre Skype. Avec quelques amis illustrateurs, nous avons un groupe de conversation et nous discutons sur Skype la nuit. On a l'impression de travailler ensemble comme ça. Évidemment, juste avant la date de rendu de chapitre, je travaille à fond car je n'ai plus beaucoup de temps.
Avez-vous des assistants ?
Kamome Shirahama : Oui, deux assistantes.
Comment se déroule le travail avec elle ?
Kamome Shirahama : Mes assistantes ne viennent pas travailler tous les jours, elles sont là une semaine avant la date de rendu. Je fais la majorité du travail, elles travaillent plutôt sur les trames ou d'autres détails.
Mais il y a une autre raison pour laquelle je travaille presque seule. Je dessine une histoire fantastique, une fiction totale. J'ai du mal à expliquer à mes assistantes l'univers que j'ai en tête. Si je leur dit que je veux des montagnes qui ont la forme de globes et qui flottent dans le ciel, elles ne vont pas comprendre... (rires)
Le personnage principal de l’œuvre s'appelle Coco. Comment vous est-il arrivé en tête ?
Kamome Shirahama : Je voudrais vraiment que les lecteurs de l'âge de Coco lisent L'Atelier des Sorciers. Quand j'ai pensé à ce personnage, j'ai pensé à ces jeunes dans l'optique qu'ils considèrent Coco comme leur meilleur amie.
Dans un shônen et un seinen, il est rare d'avoir un protagoniste féminin. Pourquoi ce parti-pris d'avoir choisi une fille ?
Kamome Shirahama : C'est justement parce qu'on voit peu d'héroïne dans le shônen et le seinen que j'ai choisi une fille comme personnage principal de l'histoire.
Quelle est la recette pour créer un bon personnage ?
Kamome Shirahama : Pour moi, de bons personnages sont des personnages qui ont des défauts tout en ayant du charme. Lorsque je créer un personnage, je pense d'abord aux défauts. Si malgré ça il reste attachant, alors il plaira aux lecteurs. Par exemple, quand quelqu'un dit du mal de mon meilleur ami, je ne suis pas contente et j'essaie de le défendre. C'est comme ça que je conçois mon personnage principal : j'aimerais que mes lecteurs le défendent si on dit du mal de lui.
C'est pour ça que vous malmenez un peu Coco au début ?
Kamome Shirahama : Coco est tellement fidèle à son rêve qu'elle est très maladroite. C'est pour moi son défaut au début de l'histoire.
Au début de l'histoire, la mère de Coco est présente, ce qui est très rare dans les mangas. On voit souvent les papa... Est-ce aussi une envie de vous démarquer ?
Kamome Shirahama : Nous n'en sommes qu'au premier tome, c'est donc normal qu'on voit assez peu la maman de Coco, elle apparaîtra davantage plus tard dans l'histoire. Je pense que tout le monde a la même expérience, celle d'une maman protectrice qui dit à son enfant ce qu'il doit faire et ne pas faire. Je voulais éloigner Coco de sa mère pour qu'elle apprenne la vie par elle-même, c'est pour cela que la mère n'est pas très présente.
Dans la majorité des mangas, le lien entre le père et son enfant est très mis en avant, mais la maman est moins mise en avant. Pourquoi avoir choisi cette corrélation ?
Kamome Shirahama : Je ne suis pas d'accord, beaucoup de mangas parlent de la mère et de ses enfants. Peut-être que certains titres populaires parlent du lien entre le père et ses enfant. C'est ce qui est intéressant dans le manga : on voit tous types de relation.
Votre manga est un seinen qui reprend les codes du shônen, pourquoi ?
Kamome Shirahama : C'est vrai que ces types sont assez distincts. Mais je trouve que les frontières sont de moins en moins nettes, beaucoup de filles lisent du shônen tandis que des adultes prennent plaisir à lire du manga destiné aux enfants. C'est pour ça que j'essaie de mélanger les genres, aussi mon manga peut être considéré aussi bien comme un shônen que comme un seinen.
Vous abolissez les genres et vous apportez du comics dans votre manga... Est-ce qu'il y a une définition pour L'Atelier des Sorciers, ou est-ce un genre à part entière ? Comment définiriez-vous l’œuvre ?
Kamome Shirahama : C'est compliqué, parce que je ne pense jamais aux genres. C'est un manga d'aventure et d'heroic-fantasy, mais je ne pense à rien de plus.
L'Atelier des Sorciers est donc une œuvre intemporelle... Quelle message aimeriez-vous porter avec votre manga ?
Kamome Shirahama : Je voudrais transmettre le plaisir d'apprendre à travers mon manga. Je me souviens que dans ma jeunesse, je ne comprenais pas vraiment ce plaisir. Aujourd'hui, je me rend compte à quel point les études sont importantes. Plus on étudie, et plus on aura de chance plus tard. Je ne veux pas être une maman qui fait la morale aux enfants, mais j'aimerais leur transmettre ce plaisir.
Votre manga a donc des vertus pédagogiques ?
Kamome Shirahama : Oui, j'aime beaucoup les mangas pédagogiques, moi-même j'aime beaucoup étudier aujourd'hui, ça peut apporter des opportunités dans la vie.
Kamome Shirahama a ensuite commenté de nouveau son dessin : l'étape de l'encrage. Elle venait de finit les grandes lignes du décor tout en essayant d'améliorer certains détails. Elle explique aussi qu'avec le traque, elle avait déjà réfléchi à la composition du dessin avant sa venue à la conférence. Mais lorsqu'elle dessine son manga, elle commence par le storyboard avant de passer à l'encrage.
Votre dessin présente la mascotte, le petit ver mignon. Est-ce important d'avoir une mascotte dans un manga ?
Kamome Shirahama : Je n'ai pas d'animal de compagnie, j'aimerais en avoir un. C'est pour cette raison que j'ai créé cette mascotte.
Je pense ressembler à un chat qui vit de manière très libre : je peux disparaître un long moment pour aller faire la sieste quand j'en ai envie. (rires)
C'est votre éditeur qui doit être content ! (rires)
Kamome Shirahama : Il est là mais ne m'écoute pas, donc tout va bien. (rires)
On parlait de la création du manga. Les poses des personnages sont sympathiques, est-ce grâce à vos travaux sur les comics que ces poses vous sont inspirées ?
Kamome Shirahama : Oui, on peut dire que ça vient des couvertures de comics américains. Aussi, j'aime beaucoup les illustrations religieuses, et je pense qu'il y a cette influence dans les poses de mes personnages.
Pouvez-vous nous parler de ces inspirations d'illustrations religieuses ? Ce qu'elles vous apportent ?
Kamome Shirahama : Je les aime beaucoup car elles représentent toujours une scène d'une histoire. Elles symbolisent beaucoup de choses sur l'histoire qu'elles racontent. De plus, les motifs sont dessinés par beaucoup d'artistes. Je peux ainsi comparer les illustrations religieuses de beaucoup d'artistes quand elles sont sur le même thème.
On peut donc dire que le comics, les peintures religieuses et les arts décoratifs influencent votre manga... Cela représente beaucoup d'inspirations.
Kamome Shirahama : Tout ce que je vois et j’entends m'inspire. La notion de transmission est extrêmement importante, j'apprends beaucoup des travaux des générations précédentes. J'aimerais transmettre aux générations futures ce que j'ai appris.
En japonais, le titre du manga est Tongari Bôshi no Atelier, ce qui veut dire l'atelier des chapeaux pointus. Pourquoi se référer à ces chapeaux pointus ?
Kamome Shirahama : Le chapeau pointu est un peu le symbole du sorcier, je voulais donc que les gens se rendent compte qu'on fait référence aux sorciers. Aussi, beaucoup de manga ont « sorcier » dans leur titre, je voulais éviter d'utiliser ce terme.
Est-ce que la transition du dessin manuel au numérique a été difficile ? Pour certains mangaka, il faut un temps d'adaptation.
Kamome Shirahama : Je mélange plusieurs méthodes. Je travaille mieux manuellement pour tracer les lignes, tandis que je me sens plus à l'aise pour la couleur avec Photoshop. Tout dépend des artistes, certains préfèrent totalement le manuel et d'autres les outils informatiques. Pour certains auteurs, les programmes comme Photoshop peuvent être utilisés comme des outils de peinture.
Avez-vous un conseil à donner aux artistes en herbe ?
Kamome Shirahama : Je pense que c'est important de voir et essayer beaucoup de choses, même ce qu'on n'aime pas trop. Trouver du positif dans tout, aussi. Quand je regarde mes travaux, je ne vois que les défauts, je suis sévère avec moi-même. Mais quand je regarde les travaux d'autrui, je vois beaucoup de positif. Il faut regarder un maximum le travail des autres.
Par exemple, je trouve que plus on accumule les expériences, moins on voit ses défauts. C'est pour ça qu'il faut être sévère avec soi-même.
S'en est suivi une session de questions-réponses avec le public, durant les dernières minutes restantes.
Est-ce qu'un nombre de tomes a déjà été défini, ou est-ce improvisé pour cette histoire ?
Kamome Shirahama : J'ai les grandes lignes de l'histoire et de la narration dans ma tête. Mais dès que je commence à m'intéresser à chaque personnage, il évolue de manière inattendue, si bien que même moi suis surprise du développement parfois. Je connais donc les grandes lignes du manga, mais je n'en sais pas plus.
Avec quels outils travaillez-vous la couleur de vos illustrations, que ce soit le manga ou le comics ?
Kamome Shirahama : Photoshop ! Avant, j'utilisais les outils manuels. Mais c'est tellement simple de corriger avec Photoshop... ça me permet de revenir en arrière.
Avec quel outil dessinez-vous l'illustration en ce moment ?
Kamome Shirahama : Un stylo à plume, avec une encre japonaise de marque Pilot. C'est connu pour sécher très vite.
La conférence s'est terminée sous les applaudissements du public.
Compte-rendu écrit par Takato. Mise en ligne le 01/05/2018.
Interview mise en ligne le 05/06/2018 :
A l'occasion du salon Livre Paris 2018 en mars dernier, l'éditeur Pika Edition a eu l'honneur d'accueillir Kamome Shirahama, autrice de l'un des best sellers manga du début d'année : L'Atelier des Sorciers, dont le premier volume a déjà émerveillé de nombreux lecteurs. En plus de séances de dédicaces et d'une conférence publique, l'artiste a donné des interviews, et nous avons fait partie de ceux ayant eu l'honneur de la rencontrer. Voici le compte-rendu de notre rencontre !
Kamome Shirahama, merci beaucoup d'avoir accepté cette interview ! Vous avez un parcours assez original : diplômée des Beaux-Arts de Tokyo, amatrice d'arts orientaux autant qu'occidentaux (on peut citer l'Art nouveau, l'Art déco...), vous êtes aussi connue pour avoir conçu aux USA des illustrations de comics DC, Marvel et Star Wars... Comment votre passion pour l'Art du dessin a-t-elle commencé ?
Kamome Shirahama : Je suis née dans une famille d'artistes. Mon père est designer et ma mère faisait beaucoup de peintures, donc quand j'étais petite je voyais déjà beaucoup d'oeuvres d'art, et mes parents m'emmenaient souvent au musée, ou alors ils m'incitaient à regarder des programmes sur l'Art à la télévision. C'est comme ça que je me suis intéressée très tôt à l'Art, et en particulier à l'Art occidental.
En quoi pensez-vous que vos études aux Beaux-Arts vous servent pour la création de L'Atelier des Sorciers ?
Ce qui est bien à l'université des Beaux-Arts de Tokyo, c'est que même au sein du département de design on apprend des choses très variées. Le design graphique bien sûr, mais aussi le design de produits industriels. Il y a aussi des cours de peinture japonaise traditionnelle, ou même d'encre de Chine, d'estampe, de gravure... J'ai adoré le fait qu'on pouvait tout y apprendre, ça m'a beaucoup servi.
Dans quelle mesure diriez-vous que votre intérêt pour l'Art nouveau, l'Art déco, les comics ou d'autres arts occidentaux a influencé votre dessin de L'Atelier des Sorciers ?
Je pense que dans les tendances d'Art déco et d'Art nouveau, on a un beau mélange de Beaux-Arts et de design (parfois industriel). C'est ce que j'ai essayé de montrer dans L'Atelier des Sorciers, par exemple en prenant vraiment des motifs typiques de l'Art déco et de l'Art nouveau. J'aime beaucoup, avant tout, le design.
Et effectivement, l'univers visuel que vous posez dans la série est esthétiquement incroyable, très riche. Que ce soit le design des vêtements, le bestiaire (chevaux ailés, vers-pinceaux...), les paysages insolites (comme les monts surréalistes), les architectures (l'atelier de Kieffrey, l'île-bibliothèque, la ville-île de Carn)... Quel est votre processus de création pour imaginer ces designs ?
Ce que j'essaie toujours de faire, c'est de puiser mes inspirations dans les choses qui sont les plus éloignées de l'idée de base. Par exemple, pour une armure de soldat, je vais essayer de me baser sur les vêtements les plus décontractés possibles. Je prends toujours des idées et des objets venant de l'idée inverse. Et pour les choses organiques comme la végétation, j'essaie de prendre des idées dans le domaine industriel ou dans des choses inorganiques, comme ça je peux jouer avec le décalage.
Et plus spécifiquement, comment avez-vous imaginé le design du costume des apprentis sorciers ?
De base, j'aime beaucoup les vêtements et tout ce qui est du domaine de la mode. J'adore travaille sur le design des habits. Beaucoup de dessinateurs et d'auteurs prennent pour modèles des vêtements déjà existants, mais moi je ne le fais jamais. Par exemple, je prends des manuels scolaires des écoles de Beaux-Arts ou de mode, ou alors je prends carrément des patrons pour créer de nouveaux vêtements. En quelque sorte, je crée les habits à partir d'éléments qui ne sont pas complètement achevés.
(l'éditeur de Kamome Shirahama prend brièvement la parole)
Quant elle a créé le manteau, elle s'est arrangée pour qu'une fois celui-ci porté, il ait la même forme que le chapeau pointu. Elle pense même à ça !
TONGARI BOSHI NO ATELIER © Kamome Shirahama / Kodansha Ltd.
Il y a aussi beaucoup de minutie, par exemple sur les plis des vêtements, les matières et éléments (le bois, l'eau, le tissu...), les détails d'objets (les motifs des porte-plume...). Quelle importance accordez-vous à ce type de détails ? Comment les travaillez-vous jusqu'à être satisfaite ?
Je décris un univers qui, évidemment, n'existe pas, est complètement imaginaire. Donc pour les lecteurs, je voudrais donner le plus d'éléments possibles pour expliquer ce qu'est cet univers, et c'est pour ça que je mets autant de détails.
De plus, j'ai moi-même ce goût pour les détails, et j'aime décrire le plus possible dans ces détails mes idées de design. Mais comme j'ai tendance à travailler énormément sur les détails, je tente de me limiter pour que ce ne soit pas trop lourd. J'essaie de trouver le bon équilibre, de m'arrêter quand il faut pour conserver une facilité de lecture.
Comment avez-vous déterminé le caractère de Coco, l'héroïne ? Pourquoi en avoir fait une jeune fille si passionnée, parfois maladroite mais aussi capable d'être très débrouillarde ?
Quand j'ai créé le personnage de Coco, je voulais d'abord qu'elle parle aux jeunes filles de son âge. C'est un âge enfant-adolescent où il y a quelque chose de très particulier : on est souvent très positif, même s'il y a des problèmes on ne se tracasse pas trop, et c'est ce que j'ai voulu transmettre dans Coco pour que les jeunes filles s'identifient plus facilement à elle.
Vous offrez une conception intéressante de la magie : elle n'est pas un don inné, mais un art qui se pratique par le dessin. C'est en quelque sorte une science, un savoir qui peut être appris par tous avec des efforts et de la rigueur, ce qui change de beaucoup de récits de magie. De plus, le système de dessin pour lancer les sorts est bien conçu. Comment cette idée est-elle née et a-t-elle grandi en vous ?
Quand j'étais petite, je voulais moi-même devenir sorcière ! Mais à chaque fois que je voyais des histoires de sorciers, j'étais très déçue car les sorciers avaient toujours ce don dès la naissance, leurs parents étaient eux-mêmes sorciers... Du coup, chaque fois que je découvrais ça, c'était comme si on me disait que moi-même je ne pouvais pas devenir sorcière, car je n'avais, de base, pas le profil. C'est pour inverser cette tendance que j'ai voulu créer cette histoire, avec l'idée que si on fait des efforts on arrive toujours à réaliser ses rêves, même devenir sorcière.
De mon côté, j'ai choisi le motif des dessins comme moyen d'activer la magie, car il y a beaucoup d'artistes chez les lecteurs de manga, et je veux encourager ces lecteurs-artistes à aller jusqu'au bout de leur passion et de leur rêve. Même s'ils sont amateurs, ils peuvent faire des choses magiques, c'est-à-dire créer de très beaux dessins.
Aimeriez-vous que la magie existe ? A votre avis, si elle existait dans notre monde, quelles en seraient les conséquences ? Serait-ce bénéfique, ou sombrerait-on dans des choses comme celles évoquées dans le passé du tome 1 de votre manga ?
Si on pouvait pratiquer la magie dans notre vie réelle, ça pourrait être évidemment bénéfique, car on pourrait avoir peut-être plus de confort dans notre quotidien. Il y a encore des contraintes dans notre vie que l'on peut encore améliorer , un peu comme le font certaines machines dans notre société contemporaine.
Mais après, tout dépend de l'utilisation que l'on en ferait. On peut comparer ça avec le feu : le feu est indispensable à notre quotidien, mais il peut tout aussi bien provoquer des incendies s'il est mal maîtrisé.
J'espère que la magie ne serait pas utilisée comme arme !
Interview réalisée par Koiwai. Un grand merci à Kamome Shirahama, ainsi qu'à son interprète, à son éditeur, et à Clarisse Langlet de Pika Edition pour la mise en place de cette rencontre.
Interview n°2 de l'auteur
Publiée le Samedi, 16 Août 2025
Interview au FIBD d'Angoulême 2025
Forte d'un immense succès aux éditions Pika, L'Atelier des Sorciers est une série qui n'est plus à présenter, et qui devrait encore voire sa notoriété s'affirmer avec l'arrivée prochaine de sa très attendue adaptation animée. Ainsi, il n'y avait rien d'étonnant, sept ans après sa première venue en France dans le cadre de Livre Paris pour le lancement de l'oeuvre, à voir l'autrice Kamome Shirahama mise à l'honneur et invitée au dernier FIBD d'Angoulême en date !
C'est à cette occasion que, après notre première interview de la mangaka faite en 2018 et que vous pouvez toujours retrouver à cette adresse, nous l'avons retrouvée avec joie dans le cadre d'une table ronde en compagnie de nos confrères d'Animeland, Comixtrip, Japan Live, Journal du Japon et Manga-Sanctuary.
A l'occasion de la parution du tome 14 de la série dans quelques jours, on vous propose aujourd'hui de découvrir le contenu de cette rencontre riche, au fil de laquelle la talentueuse artiste évoqua nombre de choses sur ses personnages, ses thématiques ou encore ses influences.
Bonne lecture !
Vous avez débuté votre carrière d'abord dans l'illustration. Qu'est-ce qui vous a ensuite donné envie d'écrire des histories, et qu'est-ce qui a été compliqué dans l'exercice d'écriture au départ ?
Kamome Shirahama : En fait, au début de ma carrière d'illustratrice, je réalisais déjà des mangas en l’autoédition.
Y a-t-il eu un auteur ou une œuvre en particulier qui vous a donné envie de vous lancer dans cette voie ?
Il n’y a pas eu de moment particulier où je me suis dit que je voulais devenir illustratrice et mangaka. Au Japon, on grandit dans une culture très imprégnée de mangas et d’animation, et dessiner est alors quelque chose de très naturel, qu'on pratique quasiment quotidiennement. Plus tard j’ai étudié la peinture à l’huile et les techniques classiques, mais le dessin a toujours fait partie de moi.
Votre découpage puise beaucoup dans les livres d'Art, la bande dessinée occidentale, voire même des jeux de société comme le sugoroku. Qu'appréciez-vous le plus dans chacun de ces supports créatifs ? Et comment cela influence votre travail ?
Quand j'étais petite j'aimais beaucoup les game books (du style des livres dont vous êtes le héros, ndlr) et les jeux de société, et je me suis dit que ce serait bien d'avoir aussi ça dans les mangas. J'adore introduire dans mes mangas tout ce qui m'excite, y compris les artbooks et comics comme vous le disiez.
De façon plus précise, quels artistes ont pu avoir une influence sur votre façon de dessiner ? Et vos parents étant eux-mêmes artistes, vous êtes-vous imprégnée de leur approche du dessin ?
C'est vrai que si j'ai pu autant m'imprégner du dessin et de l'Art dès mon plus jeune âge, c'est sûrement en bonne partie grâce à cet environnement familial. Cependant, ça ne m'a pas influencée directement, car j'ai aussi grandi avec les mangas et animes que je pouvais lire et voir à l'extérieur, je me suis mise à dessiner tout naturellement dans mon enfance des choses qui me plaisaient... Et il y a aussi les livres d'illustrations pour enfants qui, quand j'étais petite, sont sûrement ce qui m'a le plus influencée. D'ailleurs, je n’ai pas de souvenirs précis de mes parents en train de dessiner, en revanche ils me donnaient beaucoup de papier, de livres, ce qui m’a permis de dessiner librement très tôt. D'après eux en maternelle, je remplissais immédiatement les cahiers de dessins donnés à l'école, et c'est ce qui les poussait à ensuite me donner eux aussi du papier !
Vous avez dit à plusieurs reprises en interview que ce que vous aimez par dessus tout, c'est le design, que ce soit de personnages, de créatures, de vêtements, d'architectures, d'environnements... Qu’est-ce qui vous attire tant dans cet espace de création ?
Au départ, je me suis tournée vers le design parce que je pensais y trouver plus facilement du travail. Mais à force de l’étudier, j’ai vraiment fini par en aimer la philosophie. Le design pousse à réfléchir sur l’usage et la fonction des objets, et c'est ça qui m'a beaucoup plu. Il y a une phrase de mon professeur d'éco-design qui est toujours en moi: le design peut à la fois sauver et détruire le monde. Par exemple, une bouteille de plastique rend notre vie plus pratique, mais peut aussi polluer notre planète, alors il faut chercher encore à inventer d'autres choses. C'est une idée qui m’inspire toujours aujourd’hui, même dans la création de L’Atelier des Sorciers.
Les dessins des sortilèges dans L'Atelier des Sorciers sont très graphiques, presque symboliques. Quelles sont vos influences pour les concevoir ?
Il y a une part de hasard et de coïncidences, car ce que je dessine peut parfois ressembler à des choses qui ont existé il y a longtemps, comme des runes. En réalité, ce qui m'inspire peut-être le plus, ce sont les signes mathématiques. Ce sont des signes simples, qui donnent une idée et transmettent un sens immédiat que même les enfants peuvent vite comprendre. Je voulais des symboles simples, faciles à imiter… Finalement ils sont plus complexes, mais je m'amuse bien en les concevant.
Vous avez beaucoup voyagé. Quels lieux vous ont marquée et ont pu nourrir votre inspiration ?
Il y en a beaucoup, mais je peux donner un exemple français. Par exemple, lors de la sortie du premier tome en France Pika Edition m'avait déjà invitée, et j’ai visité le Mont-Saint-Michel. Le paysage que j'ai vu là-bas profondément marquée et m'a aidée à concevoir le design de l’académie dans L’Atelier des Sorciers. De manière générale, ce que je vois dans le monde peut effectivement m'inspirer régulièrement. Mais la toute première ville étrangère que j’ai visitée est Paris, donc la France occupe une place particulière pour moi.
Chaque artiste a un aspect du dessin qu'il redoute, avec lequel il a des difficultés. Dans votre cas, qu'est-ce que ce serait, et comment trouvez-vous le moyen de le surmonter ?
En réalité je ne suis jamais sûre de moi quand je dessine. Et quand vous voyez un dessin de moi avec beaucoup de traits détaillés, c'est que je ne suis pas en confiance (rires). Néanmoins, je pense que les lecteurs y voient mon implication pour bien dessiner, alors je me dis que c'est une récompense. Je rêverais de faire des dessins avec des traits extrêmement simples, mais je ne peux être que moi.
On dit souvent que la fantasy peut à la fois être un formidable terreau créatif mais aussi une métaphore des problèmes de notre société. Vous, comment utilisez-vous le fantastique pour explorer ces aspects ?
C'est tout à fait vrai pour l'aspect métaphorique. Si je racontais la dure réalité de la société de manière réaliste, je me dis que ça serait barbant voire répulsif pour les lecteurs. Mais si on transpose ces problèmes sociaux dans un autre univers, finalement on accepte ça plus facilement car on a plus de recul. Je trouve que la fantasy est très efficace pour se confronter à nos problèmes, car ce sont des univers imaginaires que le monde entier peut s'approprier.
Votre art est très reconnaissable, notamment avec les drapés, les hachures, les décors minutieux. Comment travaillez-vous ces aspects, et sont-ils inspirés par un artiste en particulier ?
Je suis profondément marquée par les arts occidentaux assez anciens, par exemple ceux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de la Renaissance. C'est en puisant dans cet art traditionnel que j'ai forgé mon style de dessin.
Vous aimez l’idée de croiser art et industrie. Qu'est-ce qui vous plaît dans ce mélange ?
Derrière chaque produit de l'industrie il y a un vrai but, une utilité. Quand je vois ça, je sens l'envie des gens de rendre le monde meilleur, qu'il y a des rêves et intentions humaines. C'est ça qui m'intéresse. Cependant, quand on recherche avant tout l'utilité, on tend parfois à moins réfléchir à l'esthétique, alors je trouve passionnant de combiner les deux, d’essayer de rendre des objets à la base juste utiles beaux malgré tout.
Dans votre manga, la magie est présentée comme un outil dont la finalité va varier selon son utilisateur. Peut-on y voir une analogie avec nos technologies modernes ?
C'est exactement ça. J'essaie d'en parler en transposant ces questions dans un autre monde fantastique.
La cuisine fait pleinement partie de votre manga. Pourquoi ce choix ? Et quelle a été votre meilleure découverte culinaire française ?
Tout ce que je mange en France est vraiment très bon ! Et vous aurez surtout déjà compris que je suis à la fois une grande gourmet et une grande gourmande (rires). Je ne le fais pas exprès mais c'est plus fort que moi, j'ai besoin de dessiner de la cuisine dans ma série. Mais en même temps, les sorciers trichent un peu avec la magie pour faire sécher ou affiner les aliments, entre autres.
Votre expérience de cover artist pour des comics a-t-elle influencé votre façon d’aborder le manga ?
Dans les comics, on considère chaque illustration comme une œuvre d’art unique. On vend les originaux, on les expose... et c'est cette différence de perception par rapport au japon qui a marqué mon approche du manga. Au Japon, les illustrations et dessins sont plus vus comme un objet de divertissement que comme une œuvre d'art, hormis pour des artistes très connus.
Sans mettre cela au centre du récit, L'Atelier des Sorciers reflète la nécessité de représenter les minorités, que ce soit sociales, de genre ou sexuelles. En quoi cette démarche vous semble-t-elle importante ?
Pour moi, c'est quelque chose de très important, et j'estime qu'il est totalement normal d'en parler, mais malheureusement je trouve que ce n'est toujours pas assez abordé. De manière plus générale, concernant la représentation sociale dans les mangas au Japon, il y a évidemment des mangas qui parlent de sujets de société comme le harcèlement scolaire ou la timidité. Mais peut-être que grâce aux progrès d'internet, le monde a un pue changé et il y a de plus en plus d'oeuvres quia bordent ces sujets.
Dans vos influences venues du comics vous citez Greg Capullo. Qu'est-ce qui vous a marquée dans son travail ?
J’admire ses composition très stylisées, ses jeux d’encrage, ses aplats de noir, et son équilibre entre le blanc et le noir. C'est un artiste qui a beaucoup de talents que je n'ai pas, si bien qu'à une époque j'ai beaucoup cherché à recopier ses œuvres.
Il y a une belle dynamique entre Coco, Agathe, Tetia et Trice, les quatre jeunes apprenties sorcières de l'atelier de Kieffrey, qui ont chacune une personnalité et une allure bien différentes. Comment avez-vous déterminé les traits de caractère et le design de chacune d'entre elles ?
En fait, ces quatre jeunes filles représentent chacune une facette de ma propre personnalité. Elles ont des émotions que j'ai moi-même, et je peux m'identifier dans chacune d'elle. On peut dire que j'exprime mes propres émotions à travers chacune d'elles.
Coco est une jeune fille plutôt curieuse, une curiosité qui peut être tantôt dangereuse tantôt bienfaitrice. La voyez-vous comme une héroïne qui va défier les interdits, ou plutôt comme une victime des règles établies ?
En fait, Coco est arrivée tardivement dans ce monde de sorciers dont elle ne connaissait rien auparavant, alors que les autres apprenties y sont depuis leur naissance et le connaissent par cœur. Je dirais donc plutôt que Coco est une étrangère dans ce monde. J'ai presque donné le rôle à Coco, en tant qu'étrangère, de se questionner sur le monde, sur ses règles auxquelles elle n'obéit pas aveuglément, et c'est un moyen pour moi de pousser à nous interroger sur notre perception des règles de notre propre réalité. Mais je dois dire aussi que je suis souvent désolée pour elle, car elle ne cesse d'être choquée par ce qu'elle vit, par ses découvertes de ce monde.
La couleur est également très importante dans votre travail. Comment l'appréhendez-vous ?
En réalité, je ne me suis jamais posé de questions sur la couleur, car quand je l'utilise c'est tellement spontanée, tellement naturel que je n'ai pas besoin de réfléchir. Peut-être que quand je dessine en noir et blanc, j'ai déjà des idées de couleurs à y mettre inconsciemment.
Comment vous est venue l'idée de lier la magie au dessin dans L’Atelier des Sorciers ?
J’ai étudié le dessin, c'est à la fois ma passion et mon travail, donc je sais quel propos il faut pour encourager un dessinateur. Je voulais donc lier magie et dessin pour porter de l'avant les dessinateurs et plus généralement les artistes, les créateurs.
La série vous permet-elle de dresser un parallèle entre la magie et les inégalités qui frappent à la fois les personnages de l'oeuvre et notre propre société ?
Oui, je voulais parler de ces inégalités et injustices. Mais en même temps, je pense que dans un monde développé il est indispensable d'avoir de l'ordre. Toute la question est de parvenir à établir des règles convenant à tout le monde. C'est très difficile, mais c'est nécessaire à faire, et c'est cela que je voulais montrer. Par exemple, ce serait évidemment bien que tout le monde puisse voyager en toute liberté, mais on ne peut pas donner de permis de conduire à des personnes inaptes, et il faut alors chercher d'autres solutions et trouver un équilibre. De même, le code routier comporte beaucoup de contraintes et de règles, mais c'est quelque chose d'indispensable pour vivre collectivement.
TONGARI BOSHI NO ATELIER © Kamome Shirahama / Kodansha Ltd.
Quelle relation entretenez-vous avec votre responsable éditorial ? Et avez-vous des amis parmi vos collègues artistes du Monthly Morning Two, le magazine dans lequel vous êtes publiée ?
Ma tanto ne s’occupe pas de la création, mais plutôt de la gestion du planning et des projets de produits dérivés et de crossmédias. Et parmi mes collègues, je suis aussi amie avec plusieurs artistes du magazine, comme Hebi-zou (Heaven’s Design Team) et Yuna Hirasawa (Luca, Vétérinaire Draconique). D'ailleurs, j’ai pris des photos d’Angoulême pour Yuna car sa série était en compétition au festival cette année, et elle était ravie de les recevoir !
Dans votre série, les sorciers n'ont pas forcément un don à la naissance, à l'image de Coco qui initialement est une simple enfant humaine sans quoi que ce soit de particulier. Ce sont avant tout des créateurs, voire des artistes dans leur domaine. En quoi cet aspect-là vous tenait à coeur ?
A travers ces personnages je raconte aussi mes propres expériences, donc c'est sûrement pour ça que le côté créateur/artiste ressort tant. Mais pour moi, tout le monde peut être artiste sans être créateur. Par exemple, les gens qui cuisinent, ceux qui fabriquent des costumes sans forcément les avoir imaginés... Pour moi, ce sont déjà des artistes.
Peut-on, un jour, espérer en apprendre plus un jour sur les origines des sorciers et de la magie dans votre univers ?
Si un jour je révèle tout cela, ce sera sûrement au moment où l’histoire approchera de sa fin. Donc pour l'instant je n'en dirai pas plus !
Vous avez souligné à plusieurs reprises l'essentialité de soutenir la jeunesse et l'importance de sa représentation dans L'Atelier des Sorciers. Justement, la série donne l'impression que pour vous la fantasy permet de représenter le courage des personnes curieuses et des enfants, et c'est quelque chose qu'on retrouve aussi chez Dana Terrace et Moto Hagio que vous avez déjà citées parmi vos inspirations. Comme ces deux autrices d'univers et de générations différents ont marqué votre travail ?
Ce sont deux artistes pour lesquelles j'ai un immense respect, je les aime énormément. Mais en même temps, j'ose espérer que tous les auteurs veulent transmettre un message encourageant à leur public.
Propos recueillis par Koiwai pour Manga-news. Un grand merci aux autres médias présents, aux éditions Pika et au FIBD pour l'organisation de la rencontre, et à Kamome Shirahama ainsi qu'à son interprète !